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P. D’hont : Brexit « Si les recrutements se révèlent problématiques, Eliotus sera forcé d’émigrer »

Chaque semaine, Français à l’étranger, en partenariat avec le Cercle d’outre-Manche, discute du Brexit avec un dirigeant français actif au Royaume-Uni. Cette semaine, Pascal D’hont, fondateur du cabinet de conseil Eliotus, fait part des risques liés au Brexit, notamment en matière de recrutements, pour son entreprise.

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P. D’hont : Brexit « Si les recrutements se révèlent problématiques, Eliotus sera forcé d’émigrer »

Quel regard avez-vous sur le Royaume-Uni?

Pascal D’hont : Natifs de Lille, nous avons en 1987, mon épouse et moi, littéralement planté notre tente sur les collines de Brighton, où nous résidons depuis 35 ans. En recherche de travail à Londres, David Baron de KPMG m’a donné ma chance. Il m’a embauché comme Siegmund Warburg recrutait ses collaborateurs : “Je recrute comme j’achète une cravate, je n’achète pas une cravate parce que j’ai besoin d’une cravate, mais parce que j’aime bien la cravate – ensuite je trouve une utilité à la cravate », une approche toute britannique. Siegmund Warburg, parti d’Allemagne en 1934, avait créé Warburg, la première banque d’affaires au Royaume-Uni, à l’époque où le Royaume-Uni s’enfonçait dans la douce torpeur de son passé colonial. “L’Angleterre n’est plus un pays développé” affirmait en 1979, l’ex-chancelier allemand Helmut Schmidt.

Quelques années plus tard, nous avons ensuite vécu l’époque du réveil du Royaume-Uni, initié au forceps par Margaret Thatcher (1979-1990) : désengagement de l’Etat providence pour les entreprises et employés, incarné par le slogan “On your bike” en 1981 de Norman Tebbit, le Secrétaire d’Etat britannique à l’emploi. Cette époque a également été celle de la dérégulation et de l’ouverture à la concurrence, notamment étrangère, en 1983, avec la City et le “Big Bang” du stock exchange en 1986. Le Royaume-Uni s’est alors ouvert aux groupes étrangers, notamment japonais, devenant une porte d’entrée vers le continent européen et profitant de l’adhésion, quelques années plus tôt, en 1973, du Royaume-Uni à l’Union européenne (UE).

J’ai passé une grande partie de ma carrière chez PwC Londres comme avocat – où j’ai toujours été très bien accueilli par les britanniques. J’ai ensuite fondé le cabinet de conseil Eliotus, basé à Londres, qui accompagne de grands groupes, leaders dans leur secteur, en matière de stratégie et développement. Notre principal client, pur assisteur, est le premier groupe mondial dans la protection médicale, sécurité et logistique des voyageurs et expatriés des grandes organisations, B2B uniquement. Ses 11,000 employés, médecins et experts en sécurité et logistique, sont en première ligne actuellement sur le coronavirus.

Nos collaborateurs sont essentiellement des jeunes européens, notamment italiens, tri ou quadri-linguaux. Leur rôle est d’analyser les marchés, pays ou secteurs, et leurs composantes, les organisations publiques et privées, et ensuite de prendre contact avec ces organisations. Nous travaillons principalement avec les présidences et les comités exécutifs des entreprises en Europe de l’Ouest.

Quel impact a eu, jusqu’à présent, l’annonce du Brexit sur votre entreprise ? 

P. D’h. : Jusqu’à présent, donc à très court terme, le Brexit n’a eu aucun impact sur Eliotus, les règles européennes, notamment sur la libre circulation des personnes, continuant à s’appliquer jusqu’au 31 décembre 2020. Il est cependant important pour notre entreprise de pouvoir continuer à recruter en Europe continentale. Un Italien au Royaume-Uni est généralement plus preneur de risques, et davantages dégagé des pesanteurs sociales de son pays d’origine (et d’accueil), qu’un Britannique au Royaume-Uni ou un Français en France – ce qui est important pour l’activité de prise de contact à haut niveau d’Eliotus. Les langues et les cultures associées sont également importantes pour nous.

Nous prévoyons ainsi de faire le plein de recrutement, avant le 31/12/20, de diplômés d’Europe continentale. Les jeunes nationaux de l’Union européenne ont une fenêtre de 9 mois pour venir travailler au Royaume-Uni – et y rester autant d’années qu’ils le souhaitent (“pre-settle, and settle, status”).

Après 2020, il est prévu, mais toujours, pas confirmé, qu’un étudiant, de n’importe quelle nationalité, puisse à la fin de ses études au Royaume-Uni y rester pour une période de deux ans pour y travailler. Si, par la suite, de tels recrutements se révélaient problématiques, Eliotus serait forcé d’émigrer vers un pays de l’UE.

Hormis ces deux exceptions, limitées, le Royaume-Uni appliquera à partir de janvier 2021 un nouveau système d’immigration, à points, privilégiant les brillants “cerveaux” au détriment des “travailleurs peu qualifiés ». Sur ce point, nous pouvons nous interroger : le jeune Bill Gates, qui a quitté Harvard en cours d’études pour fonder Microsoft dans un garage, était-il un brillant cerveau ou un travailleur peu qualifié ?

Comment percevez-vous la stratégie actuelle du premier ministre britannique Boris Johnson ?

P. D’H. : Boris Johnson, de même que Donald Trump, sont des personnes bien nées, tournées sur elles-mêmes, sans socle personnel solide (troisième mariage dans les deux cas ; turpitudes multiples). Il est difficile d’espérer sur le Brexit (voir même en première réaction sur le Coronavirus), une stratégie autre que centrée sur leur intérêt personnel.

Mais Boris Johnson va devoir rendre des comptes. Le Royaume-Uni est une grande démocratie, avec d’importants contre-pouvoirs, plus qu’en France d’ailleurs, avec son régime parlementaire, sa pluralité de nations (Écosse, etc) et le poids de la presse tant populaire que économique (The Financial Times, The Economist). Des hommes et femmes politiques aussi performants que Margaret Thatcher et Tony Blair ont ainsi dû partir avant la fin de leur mandat, parce que la population avait décidé qu’ils avaient fait leur temps.

Quel seront, selon vous, plus globalement, les conséquences du Brexit?

P. D’h. : Mon entreprise va souffrir, le Royaume-Uni va souffrir, mais ceci n’est bien évidemment pas le plus important. Nous formions avec le Royaume-Uni, au sein de l’UE, une communauté, maintenant affaiblie, de 510 millions de personnes. Face à la montée en puissance et / ou en belligérance de régimes (et non pas de populations) liberticides comme la Russie et surtout la Chine, il est important que nos démocraties, gouvernements et populations soient unis, et vocaux sur ces valeurs qui nous rassemblent et nous permettent une telle liberté d’expression et de comportement.

Le Massacre des Italiens d’Aigues Morte de 1893 – lynchés par des villageois et ouvriers français parce qu’ils étaient…italiens – a fait place en Europe à un pourcentage apparemment très important de mariages mixtes favorisés par le programme Erasmus.

Le Brexit n’est pas seulement la résultante de stratégies personnelles et populistes, mais la conséquence du fait que les institutions européennes, de même que tout un chacun, ne se soient pas assez faits les avocats de la construction européenne.

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